L’Ordre Et La Morale 4,5/5

Réalisé par Matthieu Kassovitz
Avec :  Matthieu Kassovitz, Iabe Lapacas, Malik Zidi, Sylvie Testud, Philippe Torreton

2h16

Résumé: Avril 1988, Île d’Ouvéa, Nouvelle-Calédonie.
30 gendarmes retenus en otage par un groupe d’indépendantistes Kanak.
300 militaires envoyés depuis la France pour rétablir l’ordre.
2 hommes face à face : Philippe Legorjus, capitaine du GIGN et Alphonse Dianou, chef des preneurs d’otages.
À travers des valeurs communes, ils vont tenter de faire triompher le dialogue.
Mais en pleine période d’élection présidentielle, lorsque les enjeux sont politiques, l’ordre n’est pas toujours dicté par la morale… 

Comment rebondir d’un development hell (scénario n’ayant jamais été produit Ndlr) comme celui de Babylon A.D ( jetez vous sur le formidable documentaire Fucking Kassovitz, qui montre l’intenable jeu de billard à trois bandes Kasso-costards cravates américains-Vin Diesel qu’aura été le tournage de ce blockbuster si ce n’est déjà fait ). Pour l’enfant du terrible du cinéma français la réponse est simple, en se perdant corps et âme dans un projet qui le tient à coeur depuis des années.

D’emblée, évacuons la polémique. Oui, Kasso a sans doute réalisé une oeuvre qui peut paraître partiale. Mais cette partialité est le lot d’une oeuvre profondément engagée mais surtout diablement cinématographique. En effet, chose rarissime dans le cinéma français, le poids du sujet et de l’histoire n’intimident pas le réalisateur, ne le poussent pas à rester consensuel et à limiter ses ambitions filmiques.
L’Ordre et la Morale est donc avant tout un très grand moment de cinéma, une oeuvre forte, engagée mais qui n’en oublie pas d’être virtuose et profondément ludique. En somme, un miracle dans une industrie cinématographique nationale où l’essentiel des productions et des succès qui en découlent sont des comédies pour lobotomisés du bulbe où les prises de risque, les enjeux scénaristiques et les tentatives de mise en scène sont proches du néant.

Non, Kassovitz n’a pas peur de faire du grand cinéma et son film s’inscrit dans une filiation évidente avec Apocalypse Now. Outre la reprise des deux plans les plus emblématiques du chef d’oeuvre drogué et halluciné de Coppola, on peut rapprocher la descente aux enfers du commandant du GIGN Legorjus de celle du capitaine Willard. Mais là où la chute de Willard était causée par une rencontre avec la folie humaine, celle de Legorjus est due à la confrontation avec la folie d’un système, le nôtre.

Legorjus est en effet un négociateur, un humaniste dont le but est d’éviter une issue violente à cette poudrière d’Ouvéa. Une option rendue impossible par les conflits de pouvoirs et jes jeux d’intérêts qui découlent de l’élection présidentielle de 1988. Tout le génie de Kassovitz est de rendre les déchirements intérieurs de son personnage principal profondément viscéraux par la seule force de sa mise en scène.
Une réalisation profondément cohérente où les choix de montage, de valeurs de plan, de découpage véhiculent le sous-texte des scènes. La comparaison entre les deux grandes scènes d’action du film montrent d’ailleurs parfaitement ce qu’est une réflexion sur la mise en scène. La reconstitution de la prise d’otage originelle se fait en temps-réel par un plan-séquence ultra-lisible et didactique, le témoin de la scène expliquant à Legorjus et donc au spectateur ce qui s’est passé.

Le deuxième morceau de bravoure, l’assaut final, est lui surdécoupé, illisible et dans une temporalité floue. Ce parti pris nous montre bien que l’assaut s’est fait dans l’amateurisme le plus total et ne pouvait qu’aboutir à une boucherie par la stupidité des gradés de l’armée. Dans tous les passages plus intimistes, la caméra colle aux basques de Legorjus, scrute ses interrogations, ses déchirements face à des supérieurs hiérarchiques avec qui il n’a rien en commun. Pour exemple, cette scène incroyable, référence directe au brulôt anti-média et détesté Assassin(s), où le débat d’entre deux-tours Chirac-Mitterand aboutit à une fusion des deux politiques et de leurs voix. Legorjus, déboussolé, ne fait plus de distinction entre les deux candidats à la présidence et ne perçoit plus qu’une cacophonie assourdissante, une guerre de communicants où le fait d’être entendu impose plus que le discours en lui-même.

Par ses rapports de pouvoir incessants, des enjeux hiérarchiques omniprésents, le film est passionnant et implique le public dans ce voyage au bout de l’enfer que connait le commandant du GIGN, un homme obligé de renier toutes ses convictions au nom d’une certaine idée de la France.

Comme dans tout grand film historique, l’histoire d’un homme sert donc de véhicule à la grande histoire et à des enjeux universels : La Patrie compte-t-elle plus que des convictions personnelles ? Quelle place pour ses valeurs dans un système hiérarchisé ? Individu ou collectif ? Tant de tiraillements, d’interrogations qui démarquent le film du simpliste et consensuel Avatar malgré un pitch identique.

L’Ordre et la Morale est un film déchirant sur le plan thématique, d’une ambition formelle que le cinéma Français ne connait pas. Pour tout amoureux de cinéma, ne pas le voir serait-un crime et une insulte à une certaine idée du médium, une conception du 7ème art où le sens passe par l’image, la mise en scène, où le fond fusionne avec la forme. Intouchable Fucking Kassovitz, le seul homme, à faire du vrai cinéma en France ( à un Florent Emilio-Siri près) .

Brice Chupin

 

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À propos de bathart

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22 réponses à “L’Ordre Et La Morale 4,5/5

  1. Johny got his warm gun

    J’ai pas mis de présentation alors je te permet pas, et developmment hell c’est pas dans ce sens que je l’utilisais. Par contre c’était cette photo que je voulais, bien vu

  2. Cher Monsieur Chupin,
    Bien que j’apprécie la qualité ton article, je me voie dans l’obligation de m’opposer à certains points de ce dernier, notamment en ce qui concerne l’état actuel du cinéma hexagonal et le soi-disant « génie » de Matthieu Kassovitz.
    Tout d’abord, toi qui est une personne intelligente, je ne comprends pas que tu puisses tomber dans ce gargantuesque cliché qu’est la critique systématique du cinéma français. Comment peux-tu dire que le cinéma français ne prend pas de risques, ne produit pas de bons scénarios et n’offre pas de mises en scène audacieuses ? Que fais-tu de « The Artist », de « Polisse », de « Pater », de « Intouchables » ou bien encore de « La guerre est déclarée » ?? Tous ont prouvé que le cinéma français en avait encore sous la semelle et qu’il savait faire preuve d’une audace que nos amis outre-Atlantique, notamment, semblent par moment oublier…
    Kassovitz et Siri les seuls à faire du vrai cinéma en France ?? C’est un peu réducteur tu ne trouves pas ? Sans trop réfléchir, je pense pouvoir en citer une bonne dizaine qui font du « vrai cinéma » et du grand cinéma…
    Peut-être irais-je voir « L’ordre et la morale » si l’envie me viens, mais très honnêtement, le nom de Kassovitz ne m’a jamais poussé vers les salles obscures…
    Mais bon, le principal, c’est que tu aies pris ton pied !!!
    Anniecordialement
    Tony

  3. Johny got his warm gun

    Oui enfin je parle de l’industrie française, une industrie où 90% des films sont des comédies ou des chroniques de la vie quotidienne. Je reproche au cinéma français de ne pas savoir faire du cinéma ambitieux, de penser une mise en scène. Là , nous avons le droit à un film qui cinématographiquement est de qualité, et qui en plus prend le risque de parler de sujets brulants. C’est je le pense très rare dans notre cinéma. Dans les films que tu m’as cité, j’ai personnellement trouvé The artist très creux et surfait, la guerre est déclarée a de louables intentions mais pour moi se tire une balle dans le pied à force de surlignage. Intouchables et Polisse ne sont pas des prises de risque formidables non plus. Une comédie de plus où les deux personnes que tout opposent finissent par se rabibocher. Polisse c’est naturaliste et fonciérement consensuel dans le discours également.
    Après évidemment j’ai voulu rentrer dans la provocation et le cinéma français ne se résume pas à ces deux lurons. Mais le fait est que le cinéma de genre ambitieux n’existe pas en france et que celà m’agace profondément. Et de ce point de vue là les ricains peuvent nous en remontrer tous les jours. Dans les films que tu m’as cité , combien de films de genre ? Combien de films dont le discours n’est pas convenu à l’avance ?

  4. Johny got his warm gun

    Mais sinon c’était volontairement provocateur et je voulais te titiller car sylvain m’a dit que tu ne voulais pas aller voir le film. Ce qui me chagrine quand on voit le nombre de films que tu t’infliges. Tu ne peux pas nier que la majorité des films à l’heure actuelle ne sort pas du lot commun. L’ordre et morale qu’on l’aime ou pas est un vrai pari

  5. Je ne dis pas le contraire, c’est un vrai pari, mais c’est pas forcément pour cela que je vais courir pour aller le voir… J’ai un petit problème avec Matthieu Kassovitz : je le trouve trop donneur de leçon (encore plus lui que ses films) et je le trouve très mauvais acteurs…
    Je comprends ce que tu veux dire par rapport aux films que je t’ai cité et au cinéma de genre, mais sur ce point là je crois nous serons souvent en désaccord.
    Tous les films sont convenus d’avance : Georges Polti considère qu’il n’y a que 36 situations dramatiques possibles, donc forcément, on se retrouve toujours avec des situations similaires…
    Personnellement je considère « The Artist » comme un vrai film d’audace et un vrai pari. L’histoire n’est certes pas renversante, mais il y a une vrai recherche au niveau de la mise en scène et un vrai travail hommage au cinéma et à son histoire…
    Il est vrai que je suis d’accord avec sur le fait qu’une grande majorité de la production cinématographique actuelle s’avère extrêmement plate, mais nul besoin de stigmatiser le cinéma français pour autant ; les autres pays ne font pas forcément mieux.
    Et puis pour ma part, j’ai été élevé à la comédie française et franchouillarde !! J’ai un petit côté Christophe Lemaire : je ne peux pas m’empêcher de défendre les nanars français !!

  6. Johny got his warm gun

    Après quand on voit qui emploie Kasso, on peut se dire qu’il doit pas ^^etre si mauvais acteur que ça. Et pour The artist j’ai été très déçu, tu enlèves le noir et blanc, le muet, ba y a plus rien à en dire quoi.
    Et on a pas forcément été élevé aux m^^emes films comme tu le dis. Et en tant qu’adepte du cinéma de genre, je peux te dire que les asiatiques, les ricains, les espagnols et m^^emes les anglais nous surclassent allègrement. A part ça, oui j’ai un virus de clavier sur mes accents circonflexes

    • Oui rien qu’audiard et costa gavras c sympa sur le cv !! Ms bon moi g vraiment du mal avec son jeu…
      Pour The Artist le muet est un argument essentiel il ne peut etre enleve. Le n&b est la pour aider a dater l’histoire, on est au tps du muet dc il est normal ke le film soit centre sur cette esthetique la… Ms outre ces 2 elements il ya egalement un jeu d’acteur presque de mime ki est ahurissant, une mise en scene tres travaillee et plutot ingenieuse a mon gout (hazanavicius joue merveilleuement avec les qualites et defauts du muet) et surtout des clins d’oeil au cinema et a son histoire ke je trouve assez savoureux…
      Tu sais moi aussi je regarde des films de genre et je sais pertinement ke ce type de film n’est pa la specialite hexagonale. Ms les francaises se demarquent ds d’autres domaines ou les autres pays possedent + de lacunes…
      Le cinema est un ensemble il faut savoir gouter a tout et trouver son bonheur ds tte les formes ki ns sont proposees : aussi bien ds un polar coreen que ds une comedie potache a la francaise ou un film social anglais…

  7. Johny got his warm gun

    United colors of quintin

  8. Johny got his warm gun

    C’est dans ces soirs de débanbade marseillaise que je me dis qu’au fond le cinéma c’est pas très important

    • La débandade marseillaise, c’est un peu de ma faute : j’ai regardé un film hyper chiant de Jacques Doillon et donc, pour me changer les idées, j’ai décidé de mater la fin du match… Grosse erreur : à peine avais-je appuyer sur le bouton de la télécommande que l’olympiakos marquait son but…
      Franchement, on est quand même mieux devant un film que devant un tel spectacle…!

  9. Johny got his warm gun

    T’aurais mieux fait d’aller voir le Kasso

  10. JM

    Bonjour,

    Malgré que ce film soit très bien réalisé, il s’agit d’un film pro kanak et qui ne retrace en aucun cas la vérité (contrairement à ce que prétend Kassovitz), il comporte de nombreux mensonges. Kassovitz est un manipulateur et salit la mémoire et l’honneur des gendarmes tombés à Fayaoué et pendant l’assaut. Ceci n’est pas acceptable.

    Concernant Legorjus, il a perdu toute crédibilité auprès de ses hommes et de l’armée suite à cette affaire. C’est un homme qui dit tout et son contraire. Son témoignage n’est en aucune manière fiable.

    Voici le témoignage de Jean Bianconi : http://www.gazetteinfo.fr/2011/11/23/jean-bianconi-veut-en-finir-avec/
    et celui de deux anciens du GIGN : http://www.gazetteinfo.fr/2011/11/23/lordre-la-morale-des-anciens-du/

    ps : si ca indique page non trouvée, les articles se trouvent dans la colonne de droite

  11. Johny got his warm gun

    C’est bien ce que je dis au début de l’article et c’est bien pour ça que je parle simplement de cinéma dedans. Après , Rocard et un rapport de la ligue des droits de l’homme sont quand m^^emes allés dans le sens de Legorjus, ce n’est pas une parole dans le désert

    • JM

      Oui ca reste du cinéma, mais ce qui me pose problème est que Kassovitz affirme qu’il respecte la vérité historique… Alors que non. Concernant le rapport de la ligue des droits de l’homme, je l’ai étudié et je peux t’affirmer que Kassovitz a écarté des éléments y figurant, qui discréditent fortement sa vision des événements…
      Kassovitz n’a pas pris la peine de recueillir l’ensemble des témoignages de tous les protagonistes et je trouve cela dommage. Son film fait un bide, il va s’en mordre longuement les doigts d’avoir préférer la recherche de la polémiqe à la vérité historique

  12. Johny got his warm gun

    Quand je parle du rapport c’est que dans le débat qui oppose les différentes versions ( j’ai vu ce soir ou jamais et ça va pas plus loin pour ma part ) le rapport penche plus du c^^oté de la version officieuse et contredit Pons ou Vidal, tout comme les propos de Rocard. Après le film est assez clairement subjectif mais si Pons et Vidal n’ont jamais voulu répondre à Kassovitz quand il s’informait il n’y peut rien.
    Et le bide du film a plus à voir avec le désintéret du public français pour les films de genre ou les films engagés qu’à la polémique autour à mon humble avis

  13. escobar56

    Je le redis pour les indépendantistes qui n’ont pas facebook : c’est un vrai grand film !

    • Je suis tetu de toute facon !! Et si je n’ai pas envie d’aller le voir (meme si c’est surement un bon film) et ben je n’irai pas le voir !!… Et j’assume !!

    • Je préfère largement Les Adoptés. C’est un niveau au-dessus de l’ordre et la morale. tony, t’es vraiment un borné. c’est pas comme si t’étais con, et que tu n’y connaissais rien. va le voir, tu risques quoi ? de payer 5 euros. on a bien été voir sucker punch donc…
      Vingt cils

      • J’ai pas été voir Les Adoptés !!… Mais il est clair que j’avais plus envie d’aller le voir que L’ordre et la morale !!…

  14. escobar56

    Sylvain tu l’as vu toi LELM ?

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Un soir de novembre 2010, Tony et Sylvain ont l'idée de créer un blog. Ainsi, ils vont combiner leurs passions : la musique et le cinéma. Très vite, Thibaut va les rejoindre et ainsi s'occuper des live-reports. Puis un peu plus tard Brice étayera la rubrique ciné, alors que Lisa sera chef de la rubrique Art. Et ouais rien que ça ! A noter qu'il y a également d'autres collaborateurs parfois. Bonne lecture à vous et n'hésitez pas à nous suivre sur la page Fb ou sur Twitter pour ne jamais perdre le fil, bande de bath-art !

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