La Taupe – 4,5/5

De Tomas Alfredson

Avec : Mark Strong, John Hurt, Gary Oldman, Colin Firth, Tom Hardy…

1973. La guerre froide empoisonne toujours les relations internationales. Persuadé que la tête du MI6 est infiltrée par une taupe au service des soviétiques, le gouvernement britannique sort un ancien espion de sa retraite : Smiley. A lui maintenant de débusquer le traître dans les quatre agents qui dirigent les service secrets britannique, quatre anciens collègues, quatre anciens amis. 

Glacé mais porteur d’une sensibilité à fleur de peau, Morse avait mis les critiques du monde entier sur le carreau. Attendu au tournant après ce triomphe, le suédois Tomas Alfredson n’a pas choisi la facilité en faisant de son premier film britannique l’adaptation de Tinker, Tailor, Soldier, Spy, roman écrit en 1974 par John Le Carré. En effet, le maître de l’espionnage est réputé pour ses écrits touffus, complexes, verbeux et surtout anti-spectaculaires au possible. Une écriture très peu visuelle et cinématographique qui va pourtant comme un gant à Alfredson qui signe ici le premier très grand film de 2012, une pépite noire à macérer lentement.

« Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi. » Friedrich Nieztsche

Une citation qui sied à merveille à La Taupe, un anti James Bond éminemment pessimiste. Oubliez les potiches à la plastique impeccable, les gadgets, le soleil, les poursuites en voitures et autres explosions en tout genre, nous avons ici affaire à une étude de caractères, un film centré sur la psyché dérangée des espions. Une oeuvre lente, à la construction tentaculaire, où l’action n’existe pas, le quotidien de nos as des renseignements se résumant à de la bureaucratie et des réunions.

Dès la première scène le ton est donné : mise en scène paranoïaque où le hors-champ est maître, musique oppressante, teinte monochrome, l’espion ne peut faire confiance à personne sous peine d’être pris en étau et happé par l’ennemi. Une existence constamment sur le fil qui a pour enjeu suprême la possession de l’information, arme ultime de ce contexte de guerre froide. Mais cette quête ne peut clairement aboutir qu’à l’aporie. En effet, entre faux semblants et jeux de miroirs, les différents camps se renvoient constamment la balle, se tendent des pièges et les espions eux-mêmes ne savent plus pour quel camp ils travaillent. Course à une information pourtant viciée, quotidien semblable à un champ de mines, tout concourt à un effondrement des repères moraux. Cette impossibilité de faire confiance à quiconque, même à ce qu’on croit être son ami le plus proche, fait des héros de La Taupe des hommes inaccomplis, brisés. Une malédiction qui rend les protagonistes du film inaptes à la communication, à la réalisation de leurs sentiments, réduits à l’état de spectre. Ne reste plus comme alternative qu’une aliénation à sa propre solitude (la fin, bouleversante, est révélatrice de cette tendance au repli sur soi de notre modèle sociétal).

Une déshumanisation d’autant plus forte qu’elle est mise en contraste, par des flash-backs et un montage alterné, avec un passé doré où tout ces espions formaient une bande d’amis inséparables. Evoquant le magnifique Il Etait une fois en Amerique, cette mélancolie quant à l’amitié brisée est une des clés du film : le temps écrase nécessairement les sentiments par son emprise toute-puissante. La sous-intrigue de la relation entre les personnages joués par Colin Firth et Mark Strong, relation oscillant entre l’amour non avoué et la trahison, est à ce titre déchirante et symbolise parfaitement la tendance au refoulement des émotions qui frappe les protagonistes du film.

Mais en dressant un portrait nihiliste de ce microcosme des services de renseignements britannique, Alfredson nous offre surtout une vision effrayante de la condition humaine moderne. Effacement des repères, enlisement des valeurs, l’individu semble noyé et happé par un modèle sociétal qu’il ne maîtrise plus, ne comprend plus. Tant de traits dépressifs qui semblent montrer que l’individu court à sa perte.

Parler à l’intime en évoquant la grande histoire, voilà la marque des très grands films. Une œuvre d’autant plus impressionnante qu’elle réussit également à passionner le spectateur dans son canevas de pur film de genre. Complexe, haletant et ouvrant à de multiples ramifications, le scénario est une petite merveille de récit d’espionnage qui tient en haleine le spectateur jusqu’au dernier plan. Un script merveilleusement mis en image par la mise en scène d’ Alfredson. Comme dans Morse, le réalisateur suédois s’amuse à subvertir ses scènes clés en focalisant son objectif sur des détails du cadre ( une tasse de café lors d’une fusillade ou bien encore des pieds lors de la confrontation finale du film). Une idée brillante qui fait imploser ces scènes en poussant le spectateur à s’interroger sur le degré de véracité des images qu’il voit. Doit-on croire le cadre tout-puissant ? Ou bien l’image ment-elle par un réalisateur nous menant en bateau ? Un film thématiquement et formellement brillant bien aidé par un casting en or massif : Colin Firth, Gary Oldman, John Hurt, tant de monstres sacrées tous impeccables.

Si vous n’avez pas peur d’un film d’espionnage lent, réflexif, véhiculant un sous-texte terriblement noir sur le genre humain, vous savez ce qu’il vous reste à faire le 8 février.  

Brice Chupin

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À propos de bathart

Tony et Sylvain fous de musique, de ciné, et un peu de tout, vous présentent leurs chroniques.

6 réponses à “La Taupe – 4,5/5

  1. sinon le 8 février ya star wars en 3D

  2. johnny got his warm gun.

    Jar jar en 3D, le rêve

  3. Salaud !! Il va vraiment falloir que je trouve le moyen de voir ce film !!

  4. C’est une bien belle chronique reliée avec des thèmes philosophiques. Un véritable travail de fait. En espérant que ce ne soit pas la dernière

    20syl

  5. johnny got his warm gun.

    J’aimerais bien tailler Detachment.
    Voilà c’était ma petite quenelle totalement gratuite

  6. Je suis tombé sur ton lien sur la page fb de Technikart, ta critique donne la masse d’envie de voir le film.

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Un soir de novembre 2010, Tony et Sylvain ont l'idée de créer un blog. Ainsi, ils vont combiner leurs passions : la musique et le cinéma. Très vite, Thibaut va les rejoindre et ainsi s'occuper des live-reports. Puis un peu plus tard Brice étayera la rubrique ciné, alors que Lisa sera chef de la rubrique Art. Et ouais rien que ça ! A noter qu'il y a également d'autres collaborateurs parfois. Bonne lecture à vous et n'hésitez pas à nous suivre sur la page Fb ou sur Twitter pour ne jamais perdre le fil, bande de bath-art !

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