Analyse textuelle de « La fin de l’espèce », du Klub des Loosers

8 ans ! 8 ans que l’on attendait cela !

Après nous avoir offert un album quasi-parfait devenu mythique (Vive la vie) en 2004, le Klub des Loosers nous revient enfin avec son nouvel opus, La fin de l’espèce, une œuvre réfléchie sur l’évolution du personnage de Fuzati qui, après avoir connu les méandres de l’adolescence et de la jeunesse, se place désormais en trentenaire haineux et désabusé remettant en question la surpopulation.

Mais bien évidemment, 8 ans « d’absence », ça laisse des traces…
Certes, au cours de ces 8 années il y a eu de multiples concerts, les deux albums du Klub des 7 que Fuzati a coordonné (avec les tournées qui les accompagnent), ou bien encore l’album d’instrumental, Spring Tales, mais 8 années de pénurie de pur Klub des Loosers, cela laisse trainer de multiples interrogations…

Fuzati est-il toujours un looser après tout ce temps (on est en droit de se le demander après tout) ? Comment faire pour compenser une aussi longue absence sans décevoir les « fuzatistes » de la première heure ? A-t-il d’ailleurs encore quelque chose à dire, ou bien veut-il encore nous le dire, tout simplement ? Pourquoi « La fin de l’espèce » ?…
Un petit tout sur l’album s’impose pour tâcher de trouver des réponses à ces questions…

Première étape de l’album, et premier défi, le premier morceau : comment introduire les nouvelles aventures d’un personnage qui n’a pas donné vraiment de nouvelles depuis presque une décennie ?
Fuzati réussit à merveille cette transition avec le morceau « Vieille branche », qui commence de la manière la plus ironique qui soit avec un « Je suis vivant » lâché d’une voix monotone par l’artiste.

Pour ceux qui (honte à eux !) n’auraient pas entendu parler, ou pire, n’aurait pas daigné écouter le premier opus du Klub des Loosers, Vive la vie, petit rappel des faits.
Ce premier album était à l’image du personnage de Fuzati : sombre, souvent triste, ironique et railleur, virulent mais peuplé d’un romantisme un peu retenu.
Fuzati nous y racontait ses mésaventures amoureuses et sociales, son incompatibilité avec la race humaine, ses problèmes avec la gente féminine qui ne le remarque pas, et il en profitait pour nous décrire la vie, si rarement évoquée, d’un solitaire qui ne l’a pas forcément voulu, mais qui n’a pas eu d’autres choix.

Après de nombreuses larmes versées, de nombreux messages laissés à sa chère Anne-Charlotte (la Versailles touch), et de nombreux sarcasmes envoyés à la stupidité humaine et à son uniformisation, Fuzati nous avait laissé avec un dernier morceau « Il faut qu’on parle ».
Après avoir envoyé un ultime message à sa belle, il nous lâchait un texte d’une grande tristesse et d’une extrême lucidité dans lequel son désespoir semblait décupler.
La conclusion du morceau pouvait faire froid dans le dos : « Je pense avoir trouvé le moyen de mettre un terme définitif à tout sentiment d’ennui », phase renvoyant indéniablement à la fin du morceau « Perspectives » (issu du même album) et à la pendaison de son anti-héros…

Mais, fort heureusement (et même si nous le savions déjà depuis un moment), Fuzati n’était pas passé à l’acte. Il profite d’ailleurs de « Vieille branche » pour nous décrire cette tentative qui devait peut-être obligatoirement échouer, tout ce qu’entreprend un looser étant en grand partie voué à l’échec.
Ce n’est pas qu’il ne voulait pas (quoi qu’il évoquera tout de même sa lâcheté un peu plus loin), simplement, la branche s’est cassée (comme l’amour nous dit-il), et il se retrouve désormais dans une situation quasi burlesque : le cul à terre et la corde au cou…
Dès lors, il se remotive et décide de repartir à zéro : « C’est une seconde naissance/j’ai buté mon adolescence ». Il nous indique clairement ici la fin d’une époque (Vive la vie) et un album nettement différent.
Le Fuzati de 2004 se sentait condamné à mourir ; celui de 2012 « Rallume une clope comme un condamné à vivre »… Il n’aime toujours pas la vie, mais semble s’y être résigné.
Il clôt également l’époque et le morceau « Il faut qu’on parle » en jetant des pierres aux corbeaux, symbole d’une nouvelle mentalité : désormais Fuzati n’a plu peur d’affronter ses peurs et ses démons.

Cependant, il nous dit explicitement qu’il n’en est pas guéri pour autant : « Dans les bois j’ai laissé mes fantômes, y reviendrait pour un jogging/En général les meurtriers reviennent sur les lieux de leur crime »… Phase d’une ironie sublime qui nous indique qu’il n’a peut-être pas renoncé à disparaître, mais qu’il s’est aperçu qu’il avait sûrement quelque chose à vivre en attendant…
Il amorce d’ailleurs ensuite la transition, le passage réel à l’esprit de La fin de l’espèce.
« Le jour où on ne croit plus en rien, c’est qu’on a fini d’être ado ». Une certaine nostalgie s’installe pour quelque temps avant de disparaître quasi totalement dans la suite de l’album.
Il nous parle ici de son amoureuse (Anne-Charlotte ?) qui ne lui laisse plus qu’un vague souvenir (volontaire ?) d’érection Il attaque d’ailleurs assez fortement cette femme qui désormais doit être mariée et avoir des enfants. Il semble toujours épris d’elle, mais la question de l’enfantement (« Cette chose affreuse dans la poussette ») n’a fait qu’agrandir l’espace si grand qui les séparait déjà auparavant. De toute façon « à l’époque, il était déjà trop tard »…

L’album se poursuit ensuite avec « L’indien », le premier single issu de l’album, un morceau corrosif où Fuzati règle ses comptes avec le milieu professionnel : le monde de l’emploi à travers les lyrics, et l’industrie du disque à travers le clip.
Les premières phrases du titre sont assez ironique et utilisent merveilleusement les comparaisons et les métaphores liées au terme « indien », mais cela ne dure malheureusement que quelques phases. On appréciera tout de même la punchline d’entrée qui caractérise bien l’esprit du Klub des Loosers : « A mon taf on m’appelle « L’indien » : toujours bourré dans la réserve » !

A travers ce titre, Fuzati en profite pour nous décrire son aversion du monde professionnel (« Je ne fais ça que pour manger ») et en profite également pour nous déclamer sa haine de la société, et en particulier sa répugnance envers ses collègues.
Fuzati semble s’être résigné à travailler (et donc à les fréquenter), et, dans une sorte de vengeance, fait tout pour stigmatiser ces « français moyens », ces êtres sans personnalités et totalement coincés qui l’entourent.
Avec une phase comme « Leurs têtes de types qui prennent leur pied à la fête des voisins », on se demanderait presque si Fuzati n’envoie pas là une petite quenelle à son ami Gérard Baste, apôtre du pâté et du gobelet en plastique.

En dehors de quelques vers un peu faciles, un peu gratuits, le morceau est très bien rythmé, et la violence verbale qu’il laisse paraître n’est en fait qu’une ironie un peu plus poussée.
On y retrouve d’ailleurs plusieurs thèmes fétiches de l’artiste tels l’alcoolisme (solitaire en l’occurrence) ou encore son goût pour les prostituées (ça doit être son côté Godardien). Il y introduit également furtivement le thème de la maternité et de l’enfant.

L’album se poursuit avec « Volutes », deuxième titre dévoilé par Fuzati. Sans aucun doute le morceau le plus poétique de l’album, et sûrement l’un des plus mélancoliques également.
On a presque l’impression d’assister à un mélange des deux albums du Klub des Loosers à travers ce morceau : d’un côté des lyrics très proche de l’esprit de Vive la vie (l’emblématique versaillais nous parle ici du temps qui passe, de la solitude ou bien encore de l’amour perdu, des thèmes très chers à son adolescence), et d’autre part, un son très en phase avec la sonorité de La fin de l’espèce, Fuzati poursuivant ici les travaux effectués au sein du Klub des 7 et pour son album d’instrumental, Spring Tales.

« Volutes » est sans doute l’un des morceaux les mieux écrits de l’album, à la fois d’une intelligence métaphorique rare, et d’une richesse « punchlinesque » aux allures presque infinies.
Le poids de la solitude et son incompréhension (dégoût ?) de la gente féminine lui permettent d’écrire quelques phases splendides :

« Je m’demande si Cupidon est un peu myope ou un peu con »

« Je mange peu, nourri l’espoir que quelqu’un m’attende quelque part »

Mais le plus bel extrait du morceau reste sans nul doute ce magnifique vers, l’un des passages les plus réussis de la carrière de ce grand poète du 21ème siècle :

« Assis au comptoir du bar, j’attends ma bière, et puis rien d’autre
N’étant pas de ceux pour qui le monde est un club de rencontres
A défaut de m’faire la fille, je me ferais une raison
Si la vie est une série, j’ai encore raté une saison »

Ce morceau est peut-être d’ailleurs à rapprocher du « Baise les gens », morceau culte du premier album (même s’il est loin d’être le plus intéressant). On y retrouve cette haine de l’autre, des gens qui l’entourent, mais il laisse également entrevoir une touche de narcissisme typiquement « fuzatienne », se qui considérant comme « une belle phrase coincée entre deux ratures ».
A noter également que le morceau se conclut par l’une des plus belles métaphores sur le personnage de Fuzati.

Avec la piste suivante, « Destin d’hymen », le rappeur rompt cependant avec la mélancolie de « Volutes » et avec l’esprit de Vive la vie.
Il attaque le morceau de la manière la plus percutante qui soit : « Romantique, comme un acteur porno qui n’quitte pas son alliance »… Le personnage de Fuzati a changé (ou mûri) et il tente de s’écarter de son image de romantique raté.

Il s’est en fait résigné, plus ou moins, à la solitude et au fait de vivre à l’écart des femmes (et des gens en général), préférant semble-t-il se réfugier dans un alcoolisme passionnel ou compensatoire (« Tout parait tellement plus beau quand on s’enivre dans le noir »).
Son célibat semble désormais en grande partie volontaire, causé par l’incompatibilité des rapports humains.

Mais si ce premier couplet, bien qu’assez dur, reste plutôt calme et serein (on regrettera tout de même la dernière phrase du couplet, totalement hideuse, et inutilement vulgaire), le second, en revanche, se veut plus corrosif, plus violent, notamment en ce qui concerne le thème général de l’album (l’enfantement) qu’il aborde ici pleinement pour la première fois).

Fuzati « attaque » ici clairement les enfants qui pleurent sans raison, le temps qui passe inexorablement, la dépendance télévisuelle et la maternité. Il se permet même deux assauts frontaux assez osés sur ce dernier thème (« La pire espèce se perpétue » ; « Comment leur dire à tous ces gens : vos gosses sont superflus ! »), lançant définitivement l’album dans sa nouvelle direction.

D’après le rappeur (il n’aime pas se terme, mais employons-le quand même), les amis qu’il ne voit plus aujourd’hui (ceux qui sont devenus parents) ne sont pas heureux, mais font tout pour se persuader qu’ils le sont (« Entre le boulot et les gosses, ils sourient peu mais sont heureux »). Le lien avec le morceau « Avec les larmes » est ici évident à travers le « Ils n’ont plus trop le temps, mais quelque part, je les comprends », lâché ici comme une rengaine.
Peut-être Fuzati, inconsciemment, est-il touché d’être ainsi le seul à ne pas pouvoir profiter d’une vie de famille… Il osait le dire explicitement sur son précédent opus (notamment dans le morceau « Un peu seul »), mais ici il n’en touche point mot.

Le morceau, qui se veut, en une sens, presque haineux, laisse ainsi émerger au final beaucoup de mélancolie, une certaine tristesse et un aveu d’impuissance, que l’ultime phrase fait encore un peu plus transparaître : « Tous voués au déchirement, nous avions des destins d’hymens »…

L’introduction du morceau « L’animal » est tout aussi percutante que celle du morceau précédent. Mais ici Fuzati ne provoque pas lyricalement. Il préfère utiliser les sons d’un gémissement de femme pour nous annoncer ce morceau qui traite de l’amour dans son sens le plus bestial, le plus sauvage, loin du romantisme non assumé de l’ancien Fuzati.

« L’animal » se situe d’ailleurs en quelque sorte comme l’antithèse de « Destin d’hymen ».
Alors que ce dernier traitait, avec quelques maladresses, un thème intéressant, celui-ci, en revanche, nous parle d’une histoire assez classique (on croirait presque du storytelling) mais non sans utiliser une certaine finesse (même si le niveau lyrical est assez lambda, surtout pour Fuzati). Pour preuve, la vulgarité chère à Fuzati, et présente sur les deux pistes, passe beaucoup plus habilement dans « L’animal », et elle parait surtout plus justifiée.

Bien aidé par une instru sublime et efficace, il serait presque attendrissant lorsqu’il nous raconte des horreurs. Car, oui, au final, ce morceau est assez cruel et modifie notre ancienne perception du personnage.
Fuzati nous avoue ici son désintérêt pour la femme en tant que personne et semble désormais assumer pleinement son attrait uniquement physique pour la femme.

Ici, seule la relation sexuelle est importante. Fuzati n’est peut-être plus totalement le looser un peu romantique de Vive la vie. Il s’est transformé. Il s’est conformé à la bestialité humaine. Et désormais, l’amour auquel il croyait tant ne compte plus (« Je tiens à elle comme à un grain de sable trouvé sur la plage »).
Une phase du morceau nous laisse cependant voir que le Fuzati première période n’est pas encore totalement mort : « Toutes ces filles se ressemblent, comme les allées d’un cimetière ».
Ses envies de mort sont peut-être passées, mais sa morosité et sa noirceur sont, elles, toujours bien présentes.

Après ce morceau, certes travaillé et parfois intéressant, mais tout de même assez moyen, on entre clairement dans le petit creux de l’album avec « Encore merci » qui, même s’il sonne très Vive la vie musicalement (voire même thématiquement), ne brille que très moyennement par son intelligence et sa subtilité en dépit de quelques punchlines magnifiques.

Le thème général de l’album (la maternité) est ici une nouvelle fois très présent, mais Fuzati s’avère finalement plus persuasif lorsqu’il parle de la conséquence de cette maternité (l’enfant) et plus particulièrement des illusions que nous nous faisons sur notre propre enfance (« Ton enfance un trésor qui n’a de valeur qu’à tes yeux/Par le goulot d’une bouteille vide la vie parait parfois en mieux »).

Fuzati nous fait également part de son aversion pour les « tocs » de la langue française et pour les phrases toutes faites (« Tous voient midi à leur porte, moi, juste un très vieux paillasson »). Une manière pour lui de critiquer l’uniformisation de la population. Il l’avait d’ailleurs déjà fait comprendre dans son freestyle « Où est mon Bescherelle ? » (Sorti sur la mixtape Radio Show Vol.1).

Il nous prouve avec ce morceau que le nouveau Fuzati est plus violent, plus incisif (on peut notamment le remarquer dans son (non)-flow, plus agressif). Mais malgré tout, c’est lorsqu’il aborde l’amertume typiquement fuzatienne qu’il est le plus percutant. La preuve avec ces deux admirables phrases :

« Le bonheur n’est que passager d’un vieux biplace qui s’est crashé »

« Tu portes tous mes ‘je t’aime’ comme des jolies bijoux en toc »

C’est cependant dans cette violence et dans cette virulence que l’album va se poursuivre avec « La fin de l’espèce » : LE morceau le plus significatif du thème général de l’album.
Après un début très, comment dire, « écologique », Fuzati nous glisse une référence à son morceau « Dead Hip-Hop » (ainsi qu’à sa participation au « Check ça sale pute » de TTC) en nous parlant des fils de putes.

Il n’hésite pas non plus à taper là où ça fait mal en s’attaquant notamment à la religion catholique (« Je sais, je suis bizarre, et quand j’arrive dans le métro/Tous se demandent si dans ma poche il y a une Bible ou un couteau/ La première est plus meurtrière, mais elle épluche moins bien les pommes ») et en assumant pleinement ses pulsions (« J’ai des rêves d’épidémie et de vaccins en petit nombre ») qui, n’en doutons pas, dérangeront beaucoup monde.

Mais lorsqu’il aborde frontalement le thème de l’enfantement, Fuzati reste cependant assez ambigu. A la fin du premier couplet, il semble vouloir nous communiquer une inquiétude sociale (ou environnementale) réelle, liée à la peur du phénomène de surpopulation. Même si on ne sait pas vraiment s’il parle dans une optique personnelle ou collective, ce sujet semble réellement le tracasser. Bien plus d’ailleurs que le thème de la naissance à proprement parler.
Mais lorsque débute le second couplet, il change cruellement d’optique et s’en prend directement à la vision idéaliste des parents envers leurs enfants (« Si tu oublies que c’est le tien, ce gosse n’a rien d’exceptionnel »). Il n’hésite pas non plus à aborder un thème rarement traité : les inquiétudes d’un père qui voit sa fille trop belle grandir entourée d’une meute de mâles. Ce qui permet d’ailleurs à Fuzati de renchaîner sur l’inévitabilité de la mise au monde.

Malgré toutes ces attaques, Fuzati ne se considère nullement comme « un désaxé », mais semble se vouloir plutôt en individu éclairé (n’oublions pas que Fuzati est une version extrême de l’homme qui l’interprète).
Il l’a d’ailleurs expliqué en interview. Le but de cet album est de remettre en cause ce besoin de donner naissance qui envahit les êtres aux orées de la trentaine. L’enfantement, à notre époque, étant pour lui un acte criminel, tant pour l’enfant lui-même que pour le reste du monde.
En grand ironiste, il préconise dès lors la sodomie pour éviter le problème. Une façon merveilleuse pour lier sa conclusion et son introduction… !

L’album retrouve ensuite un certain rythme avec « La Chute », une sorte de pot-pourri fuzatiste. Lyricalement le niveau n’est pas extraordinaire et la mauvaise articulation de Fuzati n’arrange rien à la chose, mais la prod et le merveilleux sample viennent harmoniser l’ensemble, ce qui détache quelque peu la piste de l’ensemble.
Fuzati a privilégié le son sur cet album et il nous le fait clairement comprendre ici.

Au programme de ce morceau on retrouve les principaux thèmes récurrents de l’œuvre de Fuzati :
– Quelques autoréférences (« Vos vies c’est triste comme un crédit pour des implants mammaires »… on retrouve une phrase similaire dans « L’indien »)
– Une cruauté envers la gente féminine (« Toi, on n’te tire que par accident, comme une sonnette d’alarme »)
– Un goût très prononcé pour les actrices pornos (« Les seules icônes que je vénère »)
– Quelques jeux de mots d’un pessimisme exacerbé (« Pour de l’argent nous faisons semblant, alors toutes nos pensées sont noires »)

Mais Fuzati relie également ces thèmes fétiches à ses nouveaux thèmes de La fin de l’espèce. On retrouve ainsi quelques petites quenelles lancées à l’enfance (« Allez coucher les enfants, je n’connais pas de belles histoires ») et les inquiétudes écologiques et sociales déjà présentes sur quelques pistes de l’album (« Sur Terre tant de choses sont brisées que nous ne pourrons pas réparer »).

Mais, plus fort encore, il continue d’ironiser sur le sauvetage de l’humanité.
Après avoir préconisé la sodomie pour lutter contre l’enfantement, le vengeur/rappeur masqué conseille l’éjaculation faciale pour sauver le monde.
« J’aurais pu faire 4 ou 5 gosses pour bien achever l’humanité/Mais je jouis sur leur visage : je suis venu pour vous sauver »… Chacun ses supers-pouvoirs !! L’ironie de la situation et du personnage sont en tout cas hilarantes !

L’album se poursuit avec un petit interlude, « Mauvais rêve », un des petits travers de Fuzati qui nous en avait déjà donné plusieurs sur son premier opus.
Ici on entend un accouchement avec la voix et les conseils d’un médecin… C’est assez inutile, mais bon au moins ça reste dans le thème général…

Il reprend cependant les devants avec la piste suivante, « Jeu de massacre », l’un des morceaux les plus inquiétants de l’album, tant par les paroles que par la prod. On est ici dans la continuité du morceau « La fin de l’espèce » avec une critique assez violente et sombre de la race humaine et de son désir d’enfanter.

Dès l’entame du morceau il se montre d’ailleurs assez virulent : « L’avenir du monde à l’entrejambe, ils se promènent d’un pas léger/Sur chaque culotte et caleçon, on devrait voir marqué « Danger » ».
Fuzati le répète maintenant depuis plusieurs pistes : la mise au monde ne doit pas être prise à la légère, surtout à notre époque. Il fait d’ailleurs clairement comprendre ici son assimilation des jeux de sexe à des jeux de massacre.

Il n’hésite d’ailleurs pas à utiliser les phrases chocs pour faire passer son ressentiment (« Trop de grosses, trop de gosses : le tien n’était pas nécessaire » ; « C’est décidé, ma descendance ne connaîtra que le plastique/pratique, économies sur la pension alimentaire »).
Cela lui permet également de pouvoir évoquer des thèmes qui lui sont chers et qui, n’en doutons pas, semblent le toucher. En l’occurrence l’inquiétude constante de Fuzati quant à l’infidélité féminine, et son hostilité pour la pension alimentaire. Deux thèmes que l’on retrouvait sur le morceau « Quand je serai grand » (en duo avec Gérard Baste), paru sur le second album du Klub des 7.

La mort, et les inquiétudes qui l’entourent, sont également présentes sur ce morceau.
Mais cette fois-ci, ce n’est pas la propre mort de Fuzati qui est évoquée, mais plutôt celle d’une époque. La mort est ici plus liée à l’âge qu’à une douleur de vivre (« Grandir c’est compter les pots morts à place des bonbons »).
Il évoque même, en un sens, la notion de mort médiatique (« Personne n’est irremplaçable, demande au gosse des barres Kinder »). Peut-être une façon d’évoquer à demi-mot ses inquiétudes à la fois personnelles et publiques…

Fuzati conclut ce morceau de la manière la plus noire qui soit. Après avoir critiqué la « méchanceté » des enfants à travers un rêve (un souvenir ?) qui semble l’avoir marqué (la lapidation d’un chat), il nous avoue explicitement qu’il se sent plus proche des animaux que des hommes.
Les pensées noires, le désespoir et les pulsions meurtrières du personnage refont ici surface d’une manière très crue qui ne manquera pas de choquer les cathos et les bigotes.
« Il y a des cimetières dans ma tête que je remplis tout doucement » ; « Ternir leurs sourires de vainqueurs à la pointe du canif » ; « Puisse le cancer le avoir tôt afin d’éviter la prison ».

Pour se détendre un peu après ce morceau très fort et éprouvant, Fuzati nous propose « Non-père », un quasi storytelling au sample intéressant mais qui devient vite agaçant.
Contrairement au reste de l’album, il est ici beaucoup moins violent, beaucoup plus posé, plus tranquille. Il est beaucoup plus doux et plus gentiment sarcastique à propos du thème de son album. Il laisse d’ailleurs entrevoir de belles choses sur l’expression de se sentiments.

Fuzati sait aimer les femmes, ça tout le monde le sait. Il n’y a qu’à écouter Vive la vie pour s’en convaincre. Il serait, à la rigueur, prêt à supporter la vie à deux, mais s’occuper d’un enfant, non merci. « Elle disait qu’elle m’aimait vraiment, mais pas au point de ne pas être maman »… Un merveilleux détournement de phrase stéréotypée d’une ironie typiquement fuzatienne.
Il s’appuie d’ailleurs sur un argument hors-pair pour justifier son propos (« Sommes-nous civilisés si l’instinct bat les sentiments ? ») qui à accentuer notre perception de sa peur de l’échec (« Je ne veux rien reproduire, et encore moins une erreur »).
Encore une fois (comme sur la piste précédente), Fuzati insiste sur sa grande proximité avec le monde animal, préférant y aller seul qu’avec son propre « fils imaginaire » (sûrement l’enfant qu’il a eu avec « La femme de fer » !).

Le morceau se termine cependant sur une touche bien plus mélancolique. Fuzati y évoque notamment des relations entre un père et un fils plutôt intéressantes.
« On ne connait jamais vraiment son père/Tous amenés à pleurer devant le tombeau d’un mystère »… Peut-être un trouble qui a marqué le tout jeune versaillais…
Fuzati, qui connait mieux que quiconque la souffrance de la vie, nous fait comprendre ici qu’il ne souhaite aucunement l’infliger à son propre fils : « Mon fils, reste dans le néant, je t’évite un aller-retour ».
On nait poussière, on meurt poussière (« Demande à la poussière » est d’ailleurs l’un roman clé du rappeur) ; on nait seul, on meurt seul… Et ça, Fuzati l’a parfaitement compris.

Le versaillais reste dans une tonalité assez légère avec « Carte postale » (un titre qui sonne comme un nouveau départ pour lui), mais y injecte ici une profondeur que l’on ne trouvait pas dans « Non-père ». Il commence tranquillement son morceau en évoquant sa dépendance à la clope (l’espoir, il n’en a plus trop, donc ça ou autre chose…) et en nous parlant d’une fille qu’il a (sans doute) dragué, mais qu’il n’a jamais rappelé.

Puis, l’univers de cet « autre homme invisible » refait surface et il nous prouve ici qu’il est toujours le looser qu’il était sur Vive la vie. En tout cas, il mange toujours aussi mal, la « soupe industrielle » répondant ici aux « plats préparés » de « Un peu seul ».
Il aborde également furtivement deux de ses thèmes clés (l’infidélité féminine et l’alcoolisme), avant de nous parler de sa lâcheté qui, si l’on on omet cette corde qui s’est cassée, l’a peut-être forcée à rater son suicide. Il reste donc parmi nous pour voir l’évolution du monde, de la vie, pour ce qu’il appelle « le suspense ».

Il en profite également pour glisser une référence au morceau « No Futur » (sur l’album du groupe Gravité Zéro) et pour critiquer notre société moderne :
« Entassé dans le métro avec d’autres pauvres qui se rassurent en se disant que le trajet serait aussi long en voiture. Nous avons hâtes de retrouver nos boîtes où s’entassent nos affaires ».
La répétition du verbe « entasser » se place ici comme une petite quenelle à la surpopulation qu’il hait tant.

Fuzati n’a finalement pas changé tant que ça. Il est toujours d’une grande solitude (« Mon appart’ est mini, pas de chambre d’enfant ou d’ami »). Le suicide lui trotte également toujours dans la tête (« L’humanité se régule seule au son des sirènes du SAMU »), mais il a à présent surtout envie de s’isoler, de prendre des vacances très longues…

Pour conclure son album, Fuzati choisit, ironiquement, un morceau qui s’appelle « Au commencement ». Dès le départ il veut ici nous raconter le commencement, ou plutôt la création de l’être, mais il est intéressant d’observer que la mort est non seulement encore présente en en lui (dès les premières phrases il en vient à la décrire elle plutôt que la vie, et se voit obligé de recommencer), mais qu’en outre il l’a rattache inévitablement au concept de naissance, toute vie n’étant vouée qu’à la mort selon lui.

Si une nouvelle fois Fuzati se montre assez cruel avec la surpopulation, thème principal de ce nouvel album (« L’humanité n’était pas prête à être 7 fois milliardaire/Et il était déjà trop tard à ta première bouffée d’air »), ce morceau se présente surtout comme une sorte de synthèse de ce que l’on pourrait appeler le « fuzatisme ».

L’homme reste et demeurera à jamais un looser (« J’allume une clope sur les bougies de mon gâteau d’anniversaire/Les souffle, puis me demande si en fait ce n’était pas hier ») obsédé par le non-être et les vies inutiles.

Mais en dépit de ses désillusions et son apparente cruauté envers les femmes et les enfants à la W.C. Fields (« Un petite fille me sourit, sans doute pense-t-elle qu’elle est jolie, parce que les miroirs sont trop hauts, et que sont papas lui a dit »), il demeure également un grand romantique qui peine à montrer ses sentiments (« Inutile comme un ‘je t’aime’ énoncé d’une voix monotone »)

Il termine son album par une nouvelle référence au sable, à la plage. Un nouveau thème pour lui qui apparait notamment dans « L’animal » et dans « Carte Postale ».
Le prochain opus du Klub des Loosers devrait être un album plus détendu et essentiellement « punchlinesque ». La plage, symbole de détente, en annonce peut-être déjà la couleur…

 

Résumé pour les fainéants

Autant être clair tout de suite : il s’agit d’ores et déjà de l’album de l’année !
Comment un album pourrait-il postuler à ce titre lors de l’année du grand retour des aventures de Fuzati ?
Même s’il n’atteint pas l’aura et l’émotion du premier opus, La fin de l’espèce n’en demeure pas moins un excellent album, beaucoup plus mûr et surtout beaucoup plus violent.
Les textes sont un brin moins inspirés et le thème général de l’album (la surpopulation, la remise en question des naissances systématiques) peut sembler un peu redondant par moment, mais les envolées lyriques (et lyricales) de Fuzati, associées à des prods beaucoup plus travaillées, font de cette album une totale réussite qui restera indéniablement dans les mémoires.

 

Tony

À propos de bathart

Tony et Sylvain fous de musique, de ciné, et un peu de tout, vous présentent leurs chroniques.

10 réponses à “Analyse textuelle de « La fin de l’espèce », du Klub des Loosers

  1. johnny got his warm gun.

    L’album de l’année dans les 5 que tu vas écouter^^.
    Non sinon plus sérieusement j’avais bien aimé le 1er en le remettant dans le contexte d’un 1er album où tu laisses exploser ta rage de jeunesse, mais là j’ai l’impression qu’il a attendu 8 ans pour au final s’enfermer dans sa caricature et ne jamais aller vers une vraie réflexion. C’est un peu long 8 ans pour taper dans la redite en moins bien et ne jamais progresser en tant qu’humain

    • Sur ce coup là, je ne suis pas d’accord avec toi…
      Au contraire, sur cet album il y a finalement beaucoup plus de réflexion que sur le premier. Même si « Vive la vie » me touche plus (pour des raisons personnelles), il faut bien avouer qu’ici, musicalement et thématiquement, l’album est beaucoup plus élaboré.
      Et puis il ne s’enferme nullement dans sa propre caricature. C’est même l’inverse. S’il s’était enfermé dans une caricature, il aurait continué à parler de son petit mal-être de versaillais suicidaire bloqué entre son amour et sa haine du parisianisme…
      Il ne tape donc pas du tout dans la redite, puisque ses thèmes de trentenaires sont en grande partie différents de ses thèmes pseudos-adolescents. Je pense que tu le sais déjà mais s’il a attendu 8 ans c’est justement pour vivre l’expérience de la vie et poser une regard plus mature, plus détaché sur la vie et sur ses contemporains.
      Et pour ton information, sache qu’un vrai looser ne peut aucun cas progresser en tant qu’être humain…

  2. johnny got his warm gun.

    Bravo pour l’effort quand même en passant. Tu t’es sans doute plus creuser que lui

  3. johnny got his warm gun.

    creusé

  4. johnny got his warm gun.

    Si j’ai bien compris, l’album c’est : les femmes c’est toutes des putes, ça sert à rien d’avoir des enfants, tout est pourri. Ca reste dans le même simplisme.
    Le 1er était toujours sur la corde raide, on sentait une certaine tendresse sous le vernis de haine. Là en plus du manque de réflexion , je n’ai pas l’impression que son texte laisse la porte ouverte à quelques subtilités, ça reste monocorde

    • J’adore la façon dont tu simplifies toujours les choses mon p’tit Brice !! Ton propos en devient forcément un peu réducteur…
      « Les femmes, c’est toutes des putes », c’est clairement pas ce qu’il insinue… ça fait justement partie de la dichotomie du personnage de haïr les femmes d’un côté et des les aimer de l’autre (il ne l’assume pas toujours, mais Fuzati est un grand romantique).
      « ça sert à rien d’avoir des enfants »… si on réduit son propos oui, mais si on l’analyse c’est différent. Son objectif n’est pas de remettre en cause l’enfantement, mais d’essayer de faire comprendre aux gens que la mise au monde systématique quand on est un couple n’est pas une obligation… Son propos est contestable mais il l’assume. Il tente une remise en question, ce qui est finalement louable. Le seul point sur lequel il se trompe, c’est qu’il n’est pas du tout utile d’attaquer la France par rapport à son taux de natalité, alors que le problème de surpopulation n’est pas du tout un problème qui nous concerne nous, mais plutôt les pays en développement, les pays pauvres…
      « Tout est pourri »… Oui et non. C’est déjà ce qu’il disait dans son premier album. C’est son côté nihiliste. A part la musique, la bière et les femmes, il n’y a pas grand chose qui semble l’intéresser. Le contact humain n’est pas du tout son point fort. Il peut rester 15 jours sans sortir de chez lui, ne l’oublions pas…
      On ne peut pas parler d’un manque de réflexion, au contraire. Dans « Vive la vie » il abordait les problèmes d’une façon très naïve, très simplistes même. C’est ce qui faisait justement tout le charme de l’album. Ici, sa tendresse à certes un peu disparu, mais la douleur de la vie est plus que jamais présente.
      Les deux albums sont à la fois liés, et totalement différents. Le personnage a mûri, a vieilli, il voit la vie autrement. C’est ce qu’il faut avoir en tête quand on écoute l’album…

  5. bon, j’ai tout lu. l’analyse est ultra fouillée, j’espère que même Fuzati ira faire un tour sur cet article car je pense que peu de personnes se sont autant fait chié (je l’ai mis sur la page fb du klub des loosers, on verra…).
    sinon, mis à part que j’ai beaucoup de mal à accrocher à ce qu’il fait, tout ce qui est écrit me donne encore moins envie d’écouter. mais il est intéressant que ces gens-là aient un tribune pour s’exprimer, je le conçois.
    en tout cas, c’est un très bon boulot que tu as fait là, Tony, et on sent bien que tu maîtrises bien le domaine du fuzatisme.
    encore bravo

    20syl

  6. Coco_Cruz

    Merci pour le résumé 🙂

  7. Ils seront en live et en interview dans Monte le son! mercredi prochain, 16 mai, à 23h30 sur France 4!

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Bath-Art

Un soir de novembre 2010, Tony et Sylvain ont l'idée de créer un blog. Ainsi, ils vont combiner leurs passions : la musique et le cinéma. Très vite, Thibaut va les rejoindre et ainsi s'occuper des live-reports. Puis un peu plus tard Brice étayera la rubrique ciné, alors que Lisa sera chef de la rubrique Art. Et ouais rien que ça ! A noter qu'il y a également d'autres collaborateurs parfois. Bonne lecture à vous et n'hésitez pas à nous suivre sur la page Fb ou sur Twitter pour ne jamais perdre le fil, bande de bath-art !

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