Cosmopolis (4,5/5)

Welcome Home David. Après une longue dérive para-masturbatoire, l’homme qui aura régné (avec John Carpenter bien sur) sur le cinéma de genre pendant les eighties revient enfin à ses thèmes de prédilection et livre ce qui est sans nul doute sa meilleur oeuvre depuis Faux-semblants.

 

Il faut bien le dire, Cronenberg semblait être l’homme idoine pour enfin adapter Don De Lillo au cinéma. En effet, après avoir porté à l’écran Le Festin nu de William S. Burroughs puis Crash de J.G. Ballard, quoi de plus logique que de s’attaquer à un autre maitre du post-modernisme, celui qui par les vertigineux Libra et Underworld aura réussi à se hisser à la hauteur de l’écrivain le plus fascinant et visionnaire du siècle, Thomas Pynchon.

Insaisissable, indéfinissable, Cosmopolis sonne comme un manifeste de la pensée de De Lillo.

On y suit la lente traversée de New-York par la limousine d’un golden boy new yorkais, Eric Packer, 28 ans et déjà le monde à ses pieds mais qui pour le moment tuerait père et mère pour une coupe de cheveux. Seul problème, l’atmosphère est proche de celle d’une guerre civile, les explosions de rage anticapitaliste se multipliant et rendant le trajet semblable à la traversée du Styx. 

Don DeLillo

Le parcours du bolide s’apparente alors plus à celui d’un corbillard dans un New-York proche de l’implosion, l’ambiance de folie et de fin du monde y régnant renvoyant directement à l’injustement méconnu Strange Days de Kathryn Bigelow.

Prouvant qu’il vaut bien mieux que l’image de minet qui lui colle à la peau depuis Twilight, Robert Pattinson montre qu’il va surement falloir compter avec lui dans les prochaines années. Arrogant à souhait, tout en séduction-répulsion, magnétique dans sa fascination pour la pulsion de mort, Packer ne pouvait être mieux porté à l’écran. Quand on sait que l’homme déclare aux Inrocks qu’il écoute Death Grips et lit Houellebecq, on se dit qu’il n’a pas fini de nous étonner.

Mais que serait Eric Packer sans sa limousine chérie, aussi bien symbole de sa toute-puissance que prolongement de sa personne. On touche ici à l’un des thèmes fondamentaux de Cronenberg, le rapport entre organique et mécanique. Comme dans ces monuments déviants que sont Crash ou Vidéodrome, la chair ne trouve sa complétude que dans une fusion avec la technologie. High-tech au possible, hanté par une multitude d’écrans, la stretch limo panoptique finit par créer un vortex d’information irriguant en continu les neurones de notre golden boy. Packer se retrouve ainsi au cœur d’un univers totalement virtuel, d’un désert du réel. Ultra-connecté au monde qui l’entoure, consommateur compulsif d’images et de données, le milliardaire n’en reste pas moins totalement étranger à tout univers tangible. Obsession toute baudrillardienne, le flux constant d’informations et l’omniprésence des écrans finissent par provoquer la satiété et étouffer tout lien avec la réalité. Conséquence logique de cette prévalence du simulacre, l’impossibilité de toute communication et l’absence du moindre sentiment, comme l’illustre le mariage factice du personnage principal.

 

Ici résonne l’autre thématique parcourant la carrière de Cronenberg ( à croire que De Lillo a écrit Cosmopolis pour lui), l’alliance entre sexe et violence comme seul vestige d’humanité. Inapte à tout sentiment et étranger au monde qui l’entoure, le personnage joué par Pattinson n’en est pas moins un sex-addict fasciné par la violence de la société qu’il a crée. Comme il le répète plusieurs fois au cours de film, la plus belle forme de création est la destruction. Convaincu que le talent gâché est érotique, Parker sombre au fil de sa traversée de New-York dans la schizophrénie et l’autodestruction. Allégorie d’un système libéral n’existant que par l’opposition et par essence dévastateur, le héros semble comme magnétisé par sa propre chute qu’il fait tout pour provoquer. 

Ils sont tout nus les gens

Le film devient alors un requiem hypnotique où la descente aux enfers de Pattinson annonce la désagrégation inéluctable du modèle capitaliste. Cosmopolis peut ainsi être considéré comme un Fight Club adulte, réflexif.

Méditation sur le mythe occidental, pure abstraction autopsiant le malaise et les tensions inhérentes à l’homme post-moderne, le bébé de Cronenberg est un film fascinant qui semble résonner à l’infini chez le spectateur. Quelle plus belle idée pour montrer l’inanité et la facticité d’un système que de cerner son excroissance la plus monstrueuse : Eric Packer et sa stretch limo avec qui il entretient une relation quasi-érotique.

19 ans après, Cronenberg nous offre un descendant direct à l’immense Vidéodrome et prouve si besoin est toute l’acuité des visions de Baudrillard. Simulacres et simulation n’aura jamais semblé autant d’actualité. On en finirait presque par croire le slogan Carpenterien hantant L’antre de la folie : la réalité n’est plus ce qu’elle était. A force de dénonciations, le panoptique finira-t-il par révéler sa réelle nature ?

Brice

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10 réponses à “Cosmopolis (4,5/5)

  1. Coco_Cruz

    Visiblement rien à voir avec Dangerous Method, et c’est tant mieux !

  2. Belle chronique… mais je ne suis pas du tout d’accord avec toi (pour changer !!), sauf peut-être en ce qui concerne la méconnaissance envers « Strange Days »…

  3. johnny got his warm gun.

    Pourquoi donc ?

    • Ben disons que, pour être simple, tu considères ce film comme étant un très bon Cronenberg, alors qu’à mes yeux il s’agit sûrement d’un de ses plus mauvais films, voire même du plus mauvais…!

  4. Coco_Cruz

    J’ai été le voir hier soir, très honnêtement je m’attendais à autre chose que juste grand débat philosophique sur notre époque.

  5. Coco_Cruz

    Comme si Cronenberg avait révisé ses classiques de philo et de psycho avec A Dangerous Method et que maintenant il explorait une approche moderne

  6. johnny got his warm gun.

    Pour être honnête j’ai vraiment fait cette chronique pour moi et je conseille pas vraiment le film. Je l’aurai vu y a 2-3 ans je l’aurai sans doute détesté et trouvé trop verbeux. Mais bon pynchon, de Lillo etc c’est tout l’univers dans lequel je baigne depuis quelques temps, ça m’obsède un peu et le film me parle grave. Après je veux bien croire quand y allant comme ça on trouve ça très très déroutant.
    Mais bon après Cronenberg ça a toujours été un cinéaste à plusieurs niveaux de lecture, ses chefs doeuvre pour moi c’est Videodrome et Faux-semblants et c’est des films assez crytpiques. On peut pas vraiment dire que cosmopolis soit son plus mauvais, il est à fond dans ses obsessions thématiques et est jusqu’au boutiste dans sa démarche formelle, c’est un film ultra-cronenbergien dans tout ce que ça implique. C’est super hermétique mais si on accroche c’est jackpot

    • ouais voilà, c’est sûrement ça qui a du jouer dans le fait que je n’ai vraiment pas aimé ce film. Pynchon et DeLillo je ne les connais vraiment que de noms, je n’ai pas encore eu l’occasion de me plonger dans leurs ouvrages, dans leurs univers..même si je ne suis pas sûr que cela puisse changer mon opinion sur le film.
      Personnellement, j’ai rarement vu un film aussi bavard ; j’avais déjà décroché au bout d’un quart d’heure. Et non seulement bavard, mais surtout bavard pour, à mes yeux, ne pas dire grand chose.
      On retrouve certes une certaine thématique cronenbergienne, mais ce n’est pas non plus parce qu’un cinéaste y insère ses obsessions qu’une œuvre est nécessairement bonne. Je n’ai pas vu tous les films de Cronenberg, mais il est clair que de tous ceux que j’ai vu, c’est celui-ci qui m’a le moins intéressé…
      Mais après voilà, ça ne sert à rien de polémiquer : ça ta parlé, moi pas du tout… cela ne sera pas notre dernier différent en terme de cinéma !!
      On en reparlera quand je me serai plongé dans Pynchon et DeLillo !

  7. johnny got his warm gun.

    Oui mais c’est très particulier comme univers cronenberg, je veux pas dire que cosmopolis est bon, je veux dire que justement il fait aucune concession à son style en étant vraiment jusqu’au boutiste donc soit ça passe soit ça casse.
    Après je l’attendais grave ce film et je partais vaincu d’avance, je suis pas forcément le plus fiable pour en parler

  8. Yves Chupin

    Statut
    De Yves Chupin
    Dimanche 5 août: Reggae Sun Ska Festival Pauillac.

    Après 1h15 dans un TER » enfumé » depuis Bordeaux en compagnie d’un aficionado de Klaus Schulze, Hawkwind, Gong,Magma…etc….du festival de Noor se déplaçant de Berlin à Londres: nous voici à Pauillac au coeur du Médoc.
    Une halte au PMU plein à craquer pour les Jeux Olympiques me donne la température ambiante: la municipalité ne soutient pas vraiment le festival dont c’est pourtant la 15 ème édition… Les pobelles n’auraient pas été ramassées depuis la veille. Sud-Ouest: le quotidien bordelais évoque 25000 spectateurs le vendredi et le samedi pour Damian Marley.
    Vers 18h: je prends le chemin en compagnie de 2″ sacs à vin  » – je veux dire angevins et de 2 charmantes autochtones d’une vingtaine d’années. Effectivement: il faut marcher 5 bons kilomètres avant d’accèder au site qui est une ancienne décharge!
    C’est un véritable capharnaum de camping-cars, voitures, camionnettes avec du son et des packs de bières, motos… etc…. de caravanes et de tentes avec des buvettes et des restos ambulants sauvages parmi des détritus en tous genres et des poubelles éventées un peu partout… Une tenace odeur d’urine et de merde ça et là…. et des centaines de cubis de vin roséde mauvaise qualité.
    Les Rastas blacks et métis sont archiminoritaires au grand dam de nos 2 autochtones bordelaises. Les Angevins s’en tapent et attaquent leur premier cubi de 2 l….
    Et la musique dans tout cela? Tout le monde attend Jimmy Cliff et se fout des autres formations pourtant excellentes.
    C’ est vers 23h que le vieux lion apparait: chauve et guilleret. Le public rastas blancs et noirs confondus lui fera un triomphe durant tout son récital. 25000 Fans danceront jusqu’au bout de la nuit…

    Yves CHUPIN

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Un soir de novembre 2010, Tony et Sylvain ont l'idée de créer un blog. Ainsi, ils vont combiner leurs passions : la musique et le cinéma. Très vite, Thibaut va les rejoindre et ainsi s'occuper des live-reports. Puis un peu plus tard Brice étayera la rubrique ciné, alors que Lisa sera chef de la rubrique Art. Et ouais rien que ça ! A noter qu'il y a également d'autres collaborateurs parfois. Bonne lecture à vous et n'hésitez pas à nous suivre sur la page Fb ou sur Twitter pour ne jamais perdre le fil, bande de bath-art !

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