Les aventures de Joris (Ficci@Cartagène)

Je débarquai à Cartagène sous la chaleur étouffante des Caraïbes. Je m’étais finalement résolu à prendre un avion pour passer du Panama à la Colombie. Les deux pays sont séparés par le Darièn, région de dense forêt. Cette zone, habitée principalement par des populations indigènes, est aussi le théâtre d’affrontements entre guérillas et paramilitaires colombiens. Autant d’arguments qui dissuadent le voyageur lambda de traverser la frontière par voie terrestre.

A peine arrivé en ville, j’appris que débutait le lendemain le 53è Festival Internacional de Cine de Cartagena Indias (Ficci). Le festival se concentre en fait surtout sur le 7ème art latino-américain. Quelle belle surprise ! Durant mes derniers mois de voyage, je n’avais rien trouvé d’autre que des blockbusters nord-américains dans les programmations des cinémas. Si bien que ma connaissance du grand écran latino s’arrêtait aux films d’Alejandro Gonzales Iñaritu.

La ville de Cartagène est une station balnéaire prisée des riches Colombiens comme des touristes nord-américains. Mais au-delà de ce visage moderne et aseptisé, la vieille ville offre une architecture coloniale hors du commun et un charme propice au déroulement d’un festival de cinéma. Ville de culture, Cartagène inspira les oeuvres du monstre de la littérature colombienne, Gabriel Garcia Màrquez. Le lendemain de mon arrivée s’ouvrait donc le festival. La ville était prise d’une effervescence certaine en cette occasion. Le centre historique était bondé de passants, les marchands ambulants, plus que jamais, tentaient par tous les moyens de vous vendre leurs bricoles, et les stars foulaient le traditionnel tapis rouge sous les cris stridents de leurs admirateurs. Les films en compétitions étaient répartis en diverses catégories : fictions, documentaires, court-métrages, derniers films de grands réalisateurs internationaux…

Je commençais ma semaine cinématographique par un documentaire, El Alcalde (Le Maire), projetté dans un multiplexe. Le film, réalisé par Emiliano Altuna, Carlos F. Rossini et Diego E. Osorno, traite de la guerre qui gangrène le Mexique sous un angle original: Mauricius Fernández, maire polémique de San Pedro Garza Garcia, ville du nord du Mexique, a décidé de s’attaquer frontalement aux gangs qui sévissent dans la région en faisant justice lui-même.  En filmant du point de vue de ce personnage stupéfiant et à l’égo surdimensionné, les réalisateurs emmènent subtilement le spectateur dans une réflexion sur la nature et les excès du politique. On a cependant parfois du mal à discerner leur point de vue, même si l’on se doute qu’ils ne partagent pas celui du maire.

Le même jour, j’allai voir Aquí y Allá (Ici et là-bas), oeuvre de fiction de l’Espagnol Antonio Méndez Esparza projetté dans le cadre somptueux du Teatro Adolfo Mejía.  Méndez Esparza filme le retour d’un émigré mexicain aux Etats-Unis  sur sa terre natale. A son retour, Pedro est confronté aux difficultés de la vie quotidienne dans son pays et à la vie de famille qu’il avait laissé derrière lui. Aquí y Allá est un film lent mais beau sur l’immigration, qui apparaît comme l’une des fatalités qui s’abat sur le Mexique, les travailleurs ne trouvant pas d’autre alternative que de tout quitter pour subvenir aux besoins de leur famille.

Les folies de la veille m’empêchèrent de me lever pour aller voir Víola dimanche matin. Tant pis. En fin d’après-midi, émergeant finalement de ma léthargie, je me traînai jusqu’au Palacío de la Inquisición pour voir le documentaire El Ojo Del Tibujon (L’oeil du requin). Choix peu judicieux dans mon état. Alejo Hoijman, réalisateur argentin, y raconte la vie quotidienne de deux jeunes dans le village de Greytown au Nicaragua. Connecté au reste du pays par le seul Río San Juan, le village offre peu d’opportunités aux jeunes qui y grandissent et est devenu l’un des points de passage de la drogue dans son voyage de la Colombie jusqu’au Etats-Unis. Le film gagnerait peut-être en intérêt s’il mettait davantage l’accent sur ce dernier aspect. Mais il se borne à montrer le néant qui régit la vie de ces deux jeunes si bien que, dans mon état, il me fut difficile de garder les yeux ouverts jusqu’à la fin.

Après une bonne nuit de sommeil, je me levai tôt pour voir 7 cajas (7 caisses). Le dicton “le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt” prit là tout son sens. Le film eu l’effet d’un véritable électrochoc sur la grande majorité du public à peine réveillé. Avec les moyens du bord (un appareil photo Canon EOS – 1D Mark IV), Juan Carlos Maneglia et Tana Schembori, tout deux Paraguayens, filment avec intelligence et beaucoup d’énergie la descente aux enfers de Victor, jeune caretillero (porteur de caisse) dans les dédales du marché d’Asunción. Prenant petit à petit la forme d’un thriller, le film peint magnifiquement le bordel régnant dans ce lieu. Sans surprise, les réalisateurs furent longuement applaudis à la fin de la projection.

IMG_9529L’après-midi du même jour, je retournai au Teatro Adolfo Mejía pour voir Tanta Agua (Tant d’eau). Les réalisatrices uruguayennes Ana Guevara et Leticia Jorge Romero y dépeignent les vacances pluvieuses d’un père de famille divorcé, de sa fille et de son fils. Au fur et à mesure, la caméra se concentre sur Lucía et le film prend la forme d’un propos sur l’adolescence féminine. Deux visions des choses s’y confrontent : celle du père, voulant bien faire mais souvent maladroit, et celle de l’adolescente, dont l’imaginaire et les espérances se heurtent a la réalité. Quelques scènes comiques viennent égayer cette œuvre minimaliste réalisée avec intelligence.

Le lendemain, dernier jour du festival, je me décidai à aller voir deux films dans la matinée pour clore ce long week-end cinématographique. Je commençai par Las Lágrimas (Les larmes) du Mexicain Pablo Delgado Sánchez. A travers ce premier long métrage, le jeune réalisateur nous offre une œuvre poétique sur les difficiles relations familiales. Dans une première partie, le film se concentre sur la solitude de Gabriel, enfant coincé entre une mère dépressive et incapable d’assumer son devoir maternel, et un grand frère alcoolique, ne rentrant à la maison que pour récupérer des borracheras de la veille. Dans une deuxième partie, Pablo Delgado Sánchez raconte les retrouvailles entre les deux frères et l’évocation des souvenirs passés. Il écarte ainsi toute fatalité dans les problèmes qui peuvent déchirer une famille. Dans sa forme, le film souffre de quelques lenteurs et maladresses. Cependant, pour son premier long métrage le réalisateur parvient à mener son propos avec brio.

J’enchaînai directement avec Tabú, du Brésilien Miguel Gomes. Je savais les critiques françaises plutôt favorables à cette oeuvre en noir et blanc. Pourtant, il faut bien l’avouer, malgré quelques belles scènes, je luttai durant la majeure partie du film pour garder les yeux ouverts. Le réalisateur filme en deux partie l’histoire d’Aurora : vieille femme perdant la raison dans la première partie, puis jeune femme vivant l’idylle amoureuse dans une relation extraconjugale dans l’Afrique coloniale. Je m’abstiendrai d’une critique plus approfondie n’ayant pas compris grand chose au message que voulait faire passer Miguel Gomes, et je laisserai Sylvain ou Tony donner leur avis (s’ils ont vu le film).

Ce festival fut pour moi une formidable introduction au cinéma latino-américain. Ce dernier, il faut bien le dire, est souvent caractérise par son caractère minimaliste et le manque de moyens qui accompagnent les productions. Il n’est pas rare que les acteurs en soient à leur première expérience dans le domaine. Mais n’est-ce pas là un gage de qualité pour les productions qui parviennent à leur terme ? Privé des artifices accompagnant le cinéma occidental, le réalisateur n’est-il pas tenu de soigner son propos ?

Il ne fait aucun doute que le cinéma latino-américain fera parler de lui dans les prochaines années. C’est déjà le cas avec des réalisateurs tels qu’Iñaritu, Guillermo del Toro, Pablo Larraín… Au Mexique, au Brésil, en Argentine, de talentueux cinéastes sortent d’écoles de cinéma de plus en plus nombreuses. Pourtant, s’il veut perdurer, le cinéma latino doit trouver sa propre voie, à l’écart des superproductions occidentales. C’est peut-être là un enjeu plus général pour le continent : trouver sa propre voie, indépendamment des colonisateurs d’antan et des néo-colons nord-américains.

Palmarès :

Catégorie Gema (dernier film de grand réalisateurs internationaux)Searching For Sugarman de Malik Bendjelloul

Catégorie Colombia 100% : El Viaje Del Accordion, de Rey Sagbini et Andrew Tucker

Mention Spéciale du Jury : Las Lágrimas, de Pablo Delgado Sánchez

Prix de la Critique : Tanta Agua, de Ana Guevara et Leticia Jorge

Meilleur Réalisation et Meilleur Scénario : Juan Carlos Maneglia et Tana Schémbori pour 7 Cajas

Prix Cinecolombia : Tabù, de Miguel Gomes

Meilleur Documentaire : El Alcalde, de Emiliano Altuna

Joris

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À propos de bathart

Tony et Sylvain fous de musique, de ciné, et un peu de tout, vous présentent leurs chroniques.

Une réponse à “Les aventures de Joris (Ficci@Cartagène)

  1. Tu as bien raison mon petit Joris : il est vraiment chiant Tabou (Tabu) !!
    Tony !

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Un soir de novembre 2010, Tony et Sylvain ont l'idée de créer un blog. Ainsi, ils vont combiner leurs passions : la musique et le cinéma. Très vite, Thibaut va les rejoindre et ainsi s'occuper des live-reports. Puis un peu plus tard Brice étayera la rubrique ciné, alors que Lisa sera chef de la rubrique Art. Et ouais rien que ça ! A noter qu'il y a également d'autres collaborateurs parfois. Bonne lecture à vous et n'hésitez pas à nous suivre sur la page Fb ou sur Twitter pour ne jamais perdre le fil, bande de bath-art !

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